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Avant les parcs marins : comment les communautés de Raja Ampat ont sauvé leurs propres récifs

Par Nicolas Roos·

Bien avant que quiconque ne trace un parc marin sur une carte de Raja Ampat, les habitants fermaient déjà leurs récifs pour laisser revenir le poisson. Ils appellent cela le sasi. La pratique perdure aujourd’hui, et c’est l’une des vraies raisons pour lesquelles la plongée ici est la meilleure de la planète.

Mettez-vous à l’eau sur le récif de Cape Kri, ou n’importe où le long du détroit de Dampier, et la première chose qui frappe, c’est à quel point l’eau est pleine de vie. Des murs de fusiliers et de carangues dans le bleu, des requins de récif qui longent la pente, une tortue à presque chaque plongée. On a vite fait de mettre cela sur le compte de l’isolement de Raja Ampat, de son éloignement. L’isolement y est pour quelque chose. Mais l’essentiel, c’est que ces récifs sont gérés, délibérément, par les villages qui les possèdent, selon un système plus ancien que n’importe quelle administration de la région.

Ce qu’est vraiment le sasi

Le sasi est une règle coutumière qui ferme une portion de mer, de rivière ou de forêt à toute exploitation pendant une période donnée, puis la rouvre par une cérémonie. Sa version marine, le sasi laut, se pratique le long des côtes et des îles des Moluques et de Papouasie, et Raja Ampat en est l’un des bastions. Ici, il porte des noms locaux selon la tribu et la langue : kalad, ou bu, dans la baie de Mayalibit, le berceau ancestral du peuple autochtone Ma’ya, et samson sur l’île de Misool.

Le fonctionnement est simple et strict. Les chefs communautaires et coutumiers conviennent d’un récif ou d’une baie à fermer. Ils le marquent, souvent d’un pieu de bois sculpté, et dès cet instant plus personne ne prélève poisson, langouste, holothurie ou coquillage à l’intérieur de la limite. La fermeture dure en général plusieurs mois, et dans bien des villages elle n’est levée qu’une fois par an. Le moment venu de rouvrir, les chefs se réunissent sur le rivage, rendent grâce, et le son d’une conque de triton soufflée porte sur l’eau pour signaler que le récif est de nouveau ouvert. Les habitants récoltent alors, en partie pour se nourrir, en partie pour vendre.

Enfreindre le sasi n’est pas pris à la légère. Le contrevenant s’expose à une sanction de toute la communauté, et la croyance locale veut que quiconque vole sur un récif fermé tombe malade. C’est précisément ce mélange de pression sociale et de croyance partagée qui le fait fonctionner sans clôtures, sans gardes et sans amendes. La règle vit dans la communauté, pas dans un règlement.

Dans beaucoup de villages de Raja Ampat, la cérémonie est menée conjointement par les anciens coutumiers et l’église locale, reflet de la manière dont la tradition a voyagé vers l’est jusqu’en Papouasie. La foi et la gestion du récif vont ici de pair, et l’une comme l’autre comptent.

Une cérémonie de buka sasi ouvrant une zone de mer fermée près de Sorong, Raja Ampat
Une cérémonie de buka sasi, l’ouverture d’une zone fermée, près de Sorong. Photo : PSPL Sorong, ministère indonésien des Affaires maritimes (domaine public).

Pourquoi un récif fermé en fait revenir un plein

La logique du sasi est la même que celle de toute réserve intégrale moderne. Laissez un récif tranquille et il devient un refuge où les poissons peuvent atteindre leur taille adulte et se reproduire sans être dérangés. Le surplus déborde ensuite au-delà de la limite, vers les zones où l’on pêche. Protégez la nurserie et vous protégez la pêche.

La preuve la plus claire à Raja Ampat vient de Misool, au sud, où la communauté et une réserve privée ont fermé une vaste zone à la pêche. Les relevés y ont mesuré une biomasse de poissons en hausse d’environ 248 % entre 2007 et 2021. Le nombre de requins dans la réserve a grimpé d’environ 190 % en moins de dix ans. Ce sont des taux de rétablissement que la plupart des pêcheries gérées dans le monde n’approchent jamais, et ils découlent d’un geste que les communautés de Raja Ampat comprennent depuis des générations : fermer, attendre, laisser se remplir.

Banc de barracudas près de Cape Kri, Raja Ampat
Banc de barracudas près de Cape Kri, Raja Ampat / Photo : Nicolas Roos / Ocean Earth Travels

De la tradition villageoise au parc marin de classe mondiale

Quand les organisations de conservation sont arrivées à Raja Ampat vers 2001, elles auraient pu déployer un plan de zonage occidental classique et demander aux communautés de l’accepter. Le choix le plus malin, et celui qui a tenu, a plutôt été de s’appuyer sur ce qui existait déjà. Le sasi offrait à tous un point de départ commun : l’idée de fermer une zone pour la laisser se régénérer n’avait rien d’étranger, c’était une tradition.

Les deux systèmes ont donc grandi ensemble. Les communautés autochtones, menées par les Ma’ya, ont déclaré des eaux coutumières à protéger, et ces déclarations sont devenues l’ossature d’aires marines protégées officielles. La première AMP de Raja Ampat a vu le jour en 2004. Le réseau n’a cessé de s’étendre, zone après zone, jusqu’à atteindre neuf aires marines protégées couvrant près de deux millions d’hectares, toutes situées au sein du plus vaste Bird’s Head Seascape, la région marine la plus riche de la planète. La tradition d’abord, la science par-dessus. Cet ordre compte, et c’est une grande raison pour laquelle la protection a tenu.

La baie de Mayalibit, berceau ancestral du peuple Ma’ya, Raja Ampat
La baie de Mayalibit, berceau ancestral du peuple Ma’ya. Photo : Irma Ade / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Ce que le sasi protège, c’est ce que vous venez voir

Les espèces que le sasi laut met à l’abri sont, presque exactement, la liste que chaque plongeur dresse avant un voyage à Raja Ampat. La raie manta océanique, désormais classée En danger sur la Liste rouge de l’UICN, qui fait la queue aux stations de nettoyage. Le napoléon, En danger lui aussi, ces grosses bêtes curieuses au front bombé qui viennent vous observer. Les requins de récif, les mérous, les tortues, et ces bancs de poissons si denses qu’ils rendent une plongée dans le détroit de Dampier joliment surpeuplée. Protégez les frayères et les nurseries, et les animaux vedettes restent. C’est tout le sens, discret, du système.

Une idée indonésienne bien plus vaste

Raja Ampat n’est pas seul dans ce cas. Le sasi n’est qu’un fil d’un schéma indonésien bien plus large : considérer certaines eaux comme sacrées, et donc les protéger, bien avant que le mot « conservation » n’existe. Dans d’autres parties des Moluques, le sasi laut veille sur des portions de côte et sur les mérous et les raies qui y vivent. À Java et à Sumatra, des sources et des vasques de rivière sacrées abritent des poissons que nul n’a le droit de pêcher, protégés par le tabou et veillés depuis des générations. Les chercheurs décrivent aujourd’hui ces lieux comme des aires protégées de fait, et plaident pour une reconnaissance officielle au même titre que les parcs nationaux.

Le calendrier donne du poids à cet argument. Une évaluation mondiale publiée en 2025 a révélé qu’un quart de toutes les espèces animales d’eau douce sont menacées d’extinction. Raja Ampat elle-même vient de devoir repousser une vague de permis miniers de nickel qui menaçaient ses îles et ses récifs. Dans ce contexte, des communautés qui protègent discrètement leur propre eau depuis des siècles ne sont pas un joli folklore. Ce sont un modèle qui marche, et la science finit par le reconnaître.

Un piroguier local passant devant un village sur pilotis à Raja Ampat
À Raja Ampat, tout se fait en bateau. Photo : Nicolas Roos / Ocean Earth Travels.

Comment plonger à Raja Ampat et en faire partie

Pas besoin de quoi que ce soit de compliqué pour voyager ici comme il faut. Quelques points comptent :

  • Payez le droit d’entrée du parc marin. Il est exigé de chaque visiteur, valable pour l’année civile, et l’argent va directement à la conservation gérée par les communautés qui maintient ces récifs en bonne santé.
  • Suivez votre guide sur les sites sacrés et coutumiers. Certains lieux obéissent à des règles adat qui ne sautent pas aux yeux d’un visiteur. Un guide local les déchiffre pour vous.

Voyagez ainsi et votre séjour cesse d’être à part de l’histoire de la conservation. Il en devient un élément. Le droit que vous payez et le voyage que vous réservez financent le même système qui remplit le récif que vous êtes venu plonger.

Coucher de soleil sur une plage de sable blanc à Raja Ampat
Raja Ampat au coucher du soleil. Photo : Nicolas Roos / Ocean Earth Travels.

Plongez-le avec ceux qui connaissent ces eaux

Ocean Earth Travels organise des voyages à Raja Ampat depuis des années, en travaillant avec les communautés locales et les homestays de tout l’archipel. Que vous vouliez parcourir l’ensemble des îles en croisière plongée ou passer une semaine tranquille depuis un resort dans le détroit de Dampier, nous bâtissons le voyage autour des récifs à leur meilleur, et autour de ceux qui les ont préservés. Commencez par notre guide de voyage Raja Ampat pour voir le tableau complet, au-dessus comme au-dessous de la surface.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le sasi à Raja Ampat ?

Le sasi est une règle coutumière traditionnelle qui ferme temporairement une zone de récif ou de mer à toute pêche et toute récolte, puis la rouvre par une cérémonie. À Raja Ampat, il est aussi connu sous des noms locaux comme kalad ou bu dans la baie de Mayalibit et samson à Misool. Il protège ces eaux depuis des générations et sous-tend aujourd’hui les aires marines protégées modernes de la région.

Le sasi aide-t-il vraiment à la conservation ?

Oui. Fermer un récif laisse les poissons grandir et se reproduire sans être dérangés, et le surplus se répand dans les eaux alentour. À Misool, où une réserve communautaire a fermé une vaste zone, la biomasse de poissons a augmenté d’environ 248 % entre 2007 et 2021 et le nombre de requins a grimpé d’environ 190 % en moins de dix ans.

Les visiteurs peuvent-ils assister à une cérémonie de sasi ?

Parfois, mais c’est un événement communautaire, souvent mené par l’église, pas un spectacle pour touristes, et son calendrier suit celui du village plutôt qu’un horaire. Si une cérémonie a lieu pendant votre séjour, un guide local pourra vous dire s’il est approprié d’y assister, et comment.

Comment plonger à Raja Ampat de façon responsable ?

Payez le droit d’entrée du parc marin et suivez votre guide local sur les sites sacrés et coutumiers. Vous financez et soutenez ainsi la conservation communautaire qui maintient ces récifs parmi les plus sains de la planète.